La cathédrale Saint-Patrick de Dublin vue depuis le parc, sa tour crénelée et sa flèche de pierre
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La famille Guinness

trois siècles d’une dynastie irlandaise

D’un bail de neuf mille ans signé à Dublin en 1759 à la sortie de la famille du capital : ce que les sources documentent, série télévisée mise à part.

Réponse rapide

La dynastie Guinness naît en 1759, quand Arthur Guinness signe à Dublin un bail de neuf mille ans sur la brasserie de St James’s Gate. Quatre générations transforment cet actif en fortune industrielle, puis en titres de noblesse, jusqu’au comte d’Iveagh en 1919. La famille ne contrôle plus la marque : sa participation a fondu dans les années 1980, avant la fusion de 1997 qui a donné naissance à Diageo.

  • 1759 : bail de neuf mille ans sur St James’s Gate, pour quarante-cinq livres par an.
  • 1886 : les deux tiers de la société sont introduits à la Bourse de Londres.
  • 1890 et 1903 : création des trusts de logement ouvrier à Londres puis à Dublin.
  • 1997 : la fusion avec Grand Metropolitan donne Diageo, sans la famille aux commandes.

Un bail de neuf mille ans

Arthur Guinness et la fondation

Le geste fondateur de la dynastie tient dans un contrat. En 1759, Arthur Guinness signe à Dublin un bail portant sur une brasserie désaffectée du quartier de St James’s Gate. La durée retenue est de neuf mille ans, pour un loyer annuel de quarante-cinq livres. L’anecdote est reprise partout comme une curiosité ; elle dit surtout la manière dont on sécurisait alors un site industriel sur le très long terme, à une époque où le foncier urbain se louait plus volontiers qu’il ne se vendait.

Arthur Guinness est né en 1725 à Celbridge, dans le comté de Kildare. Son père gérait des terres pour un dignitaire de l’Église d’Irlande, ce qui situe la famille dans une bourgeoisie de gestion, ni populaire ni aristocratique. Avant Dublin, Arthur exploite une brasserie à Leixlip. Le déplacement vers la capitale change l’échelle de l’affaire.

Il meurt en janvier 1803 en laissant une entreprise établie et une famille nombreuse. Rien n’était joué pour autant : plusieurs maisons brassicoles irlandaises et britanniques du même siècle ont disparu en deux ou trois générations. Ce qui distingue les Guinness tient à ce que ses fils, puis son petit-fils, ont fait d’un actif déjà solide.

Arthur Guinness II

la génération qui industrialise

C’est le maillon que la plupart des récits sautent. Arthur Guinness II, né le 12 mars 1768, reprend l’affaire à la mort de son père en 1803, en association avec deux de ses frères. La société prend alors le nom de A. B. & W. L. Guinness & Co, brasseurs et meuniers.

Sous sa direction, le changement d’échelle est spectaculaire et mesurable. Les ventes passent d’environ 360 000 gallons en 1800 à plus de 2,1 millions de gallons en 1815. À sa mort, en 1855, la brasserie écoule l’équivalent de plus de quatre millions de gallons par an, dont une part importante part à l’exportation, principalement vers le marché britannique. L’entreprise achète sa première machine à vapeur en 1808 : la mécanisation arrive tôt, et elle explique une bonne part de cette progression.

Arthur II mène par ailleurs une carrière qui déborde la brasserie. Il siège au conseil de la Banque d’Irlande de 1804 à 1847 et en assure la direction au début des années 1820. On l’oublie souvent : en 1825, il tente, sans succès, de faire lever l’interdiction faite aux catholiques de siéger parmi les directeurs de cette banque. Le détail vaut mieux qu’un long développement sur les nuances internes de l’élite protestante irlandaise.

Benjamin Lee Guinness

la première fortune d’Irlande

Benjamin Lee Guinness, né en 1798, est le troisième fils d’Arthur II. Il dirige la brasserie à partir de 1839 et en devient seul propriétaire à la mort de son père, en 1855. Le milieu du siècle le voit désigné comme l’homme le plus riche d’Irlande.

Cette réussite se déroule dans un pays ravagé. La Grande Famine des années 1840 vide l’Irlande par la mort et par l’émigration. Une brasserie dublinoise tournée vers l’exportation traverse cette décennie sans subir le sort de l’agriculture de subsistance : elle vend un produit manufacturé, sur un marché extérieur, à une clientèle urbaine et solvable. La prospérité de l’entreprise pendant ces années ne relève d’aucun mystère, elle tient à la nature même de son activité.

Benjamin Lee investit aussi dans la visibilité publique. Il finance la restauration de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin, édifice majeur alors en mauvais état, que l’on visite toujours. L’opération relève du mécénat autant que de la construction d’une notabilité : à cette échelle de fortune, la générosité publique fait partie de la position sociale. Il meurt en 1868, laissant une entreprise et une place que ses enfants devront se partager.

Edward Cecil, ou comment une fortune devient un rang

Edward Cecil Guinness naît le 10 novembre 1847 à Clontarf, près de Dublin, et prend la direction de la brasserie à la mort de son père, en 1868. Deux opérations financières font de lui un personnage d’une autre nature qu’un chef d’entreprise familiale.

La première intervient en 1876 : il rachète à son frère aîné sa moitié de la brasserie pour six cent mille livres et se retrouve seul propriétaire à vingt-neuf ans. La seconde, en 1886, change de dimension. Il introduit les deux tiers de la société à la Bourse de Londres pour six millions de livres, tout en conservant environ trente-cinq pour cent du capital. En une opération, l’entreprise familiale devient une société cotée, et son propriétaire l’un des hommes les plus riches du Royaume-Uni.

L’ascension sociale suit par étapes régulières : baronnet en 1885, baron Iveagh en 1891, chevalier de l’ordre de Saint-Patrick en 1895, vicomte en 1905, comte d’Iveagh en 1919. Cette progression montre un mécanisme précis. La fortune industrielle ne donne pas le rang ; elle ouvre l’accès à un système de titres qui, lui, le confère. Entre le brasseur de Leixlip et le comte, il s’est écoulé quatre générations.

Edward Cecil meurt le 7 octobre 1927 à Londres. Sa succession est homologuée à un peu plus de treize millions quatre cent mille livres, un montant qui figurait alors parmi les plus élevés jamais enregistrés au Royaume-Uni.

Pourquoi ces montants ne se convertissent pas

Les sommes citées ici valent à leur date, en livres de l’époque. Les conversions en euros d’aujourd’hui que l’on rencontre sur ce sujet reposent sur des coefficients incohérents et aboutissent à des chiffres absurdes, parfois multipliés par plusieurs milliers. Un montant historique se lit dans son contexte — ce que valait alors une maison, un salaire annuel, une entreprise — et non par une règle de trois sur deux siècles et demi.

Le logement ouvrier

une philanthropie à grande échelle

C’est le versant le plus concret de l’héritage, et le plus durablement visible. Edward Cecil fonde en 1890 le Guinness Trust à Londres, destiné à loger des ménages ouvriers à des loyers accessibles. La structure dublinoise équivalente devient l’Iveagh Trust en 1903, par un acte du Parlement.

Ces fondations ont bâti des ensembles de logements que l’on peut encore voir dans les deux villes, et qui remplissent toujours leur fonction d’habitat abordable — ce qui, pour une initiative privée de la fin du XIXe siècle, reste peu commun. À Dublin, les immeubles de brique rouge du quartier de Bull Alley, avec leurs bains publics et leur bâtiment scolaire, forment un ensemble pensé comme un équipement complet, pas seulement comme des murs.

Edward Cecil finance également d’autres causes, dont l’expédition antarctique britannique de 1907-1909. On est là dans le registre du mécénat de prestige, distinct de l’action sociale, mais relevant du même statut.

Dublin

La cathédrale Saint-Patrick

Restaurée aux frais de Benjamin Lee Guinness dans les années 1860, alors qu’elle menaçait ruine. C’est la trace la plus ancienne et la plus visible du mécénat familial dans la ville.

Dublin

Les immeubles de l’Iveagh Trust

Construits autour de Bull Alley à partir de la fin du XIXe siècle, ils logent toujours des habitants. Le fonds créé en 1903 poursuit son activité de bailleur social.

Londres

Les cités du Guinness Trust

Fondé en 1890, le trust londonien a bâti des ensembles de logements ouvriers dont plusieurs sont encore en service, aujourd’hui gérés par un bailleur social qui en porte le nom.

Une famille de l’Ascendancy dans l’Irlande de son temps

Ce que la plupart des récits omettent tient en une phrase : les Guinness appartiennent à la minorité protestante anglo-irlandaise, dans un pays dont la population est très majoritairement catholique et qui se trouve alors sous domination britannique. Cette appartenance, que l’on désigne du terme d’Ascendancy, structure leur position sociale, leurs alliances et leur horizon politique.

Le préciser ne revient ni à instruire un procès rétrospectif, ni à retirer quoi que ce soit à ce qui a été construit. Cela permet de lire la philanthropie pour ce qu’elle est aussi. Les logements de Bull Alley sont bâtis par une famille protestante, tirant ses revenus de Dublin, pour une population urbaine en grande partie catholique, à un moment où aucune puissance publique n’assure cette fonction. Les immeubles existent, ils ont logé et logent encore ; ils sont aussi l’expression d’un ordre social où le sort des uns dépend de la générosité des autres. Les deux lectures sont exactes.

La tentative d’Arthur II en 1825 pour ouvrir aux catholiques le conseil de la Banque d’Irlande montre au passage que ce milieu n’était pas monolithique. L’indépendance irlandaise, dans les années 1920, rebat de toute façon les cartes pour l’ensemble de ces familles, et explique en partie le glissement progressif du centre de gravité des Guinness vers l’Angleterre.

La « malédiction des Guinness »

anatomie d’un récit

L’expression revient dans quantité d’articles. Elle désigne l’idée qu’une fatalité pèserait sur la famille, attestée par une série de morts prématurées, d’accidents et de drames sur plusieurs générations.

Les faits douloureux sont réels, et ils appartiennent à des personnes. Ce qui mérite d’être interrogé, c’est le raisonnement qui les agrège. Une famille très nombreuse, suivie de près par la presse depuis deux siècles, dont les membres appartiennent à un milieu très exposé, produit mécaniquement une longue liste d’événements tragiques. Le procédé consiste à retenir ces événements, à écarter tous ceux qui ne cadrent pas, puis à présenter la série obtenue comme une anomalie statistique. Appliqué à n’importe quelle grande famille documentée sur une durée comparable, il donnerait un résultat semblable.

Il n’y a donc pas lieu de reprendre cette lecture, ni d’intérêt à détailler des drames qui concernent des personnes privées. Que la fortune et l’exposition publique aient produit chez certains héritiers des trajectoires difficiles est en revanche une observation banale, documentée bien au-delà de cette famille.

Une famille suivie par la presse depuis deux siècles finit toujours par fournir la matière d’une légende. Encore faut-il distinguer la matière de la démonstration.

Margaux Vassal

Du comte au groupe coté

ce qu’il reste à la famille

Le XXe siècle est celui d’un lent desserrement. Rupert Guinness, deuxième comte d’Iveagh, succède à son père en 1927 à la présidence de la brasserie et la conserve jusqu’en 1962 — trente-cinq années à la tête de l’entreprise. Son fils, tué au combat pendant la Seconde Guerre mondiale, ne lui succédera pas : c’est son petit-fils Benjamin, troisième comte d’Iveagh, qui préside de 1962 à 1986, puis reste président d’honneur jusqu’au début des années 1990. C’est aussi durant cette période qu’un projet né en 1951 d’une idée de Sir Hugh Beaver, alors directeur de la brasserie, devient le livre des records publié à partir de 1955 : la marque déborde largement le produit.

La rupture intervient dans les années 1980. En 1983, la direction opérationnelle passe pour la première fois à un dirigeant extérieur à la famille, Ernest Saunders. En 1986, le rachat du groupe de whisky Distillers, plus gros que Guinness, est financé par émission de titres nouveaux : la participation familiale, qui tournait autour de vingt-cinq pour cent à la fin des années 1970, tombe sous les dix pour cent, puis en dessous de deux pour cent. L’opération débouche sur un scandale financier retentissant, la manipulation du cours de l’action ayant donné lieu à des poursuites et au départ de Saunders.

La suite est une affaire de finance de marché plus que de famille. Guinness PLC fusionne avec Grand Metropolitan en décembre 1997 pour former Diageo. Aujourd’hui, aucun membre de la famille ne siège à la direction du groupe, dirigé par des cadres salariés pour le compte d’actionnaires majoritairement institutionnels. Des descendants détiennent encore des titres, mais les estimations qui circulent à ce sujet sont trop incertaines pour être reprises.

Quant au regain d’intérêt actuel, il doit beaucoup à la fiction. House of Guinness, série créée par Steven Knight, a été mise en ligne sur Netflix le 25 septembre 2025 en huit épisodes. Le récit s’ouvre à la mort de Benjamin Lee et suit ses quatre enfants adultes, entre Dublin et New York ; une deuxième saison a été annoncée. La trame générale s’appuie sur des faits établis, mais les dialogues, les motivations prêtées aux personnages et une partie des intrigues relèvent de l’écriture dramatique. Attribuer à une personne historique les décisions d’un personnage de série revient à confondre deux registres.

GénérationPériodeCe qui change
Arthur Guinness 1725-1803 Le bail de neuf mille ans sur St James’s Gate fixe l’entreprise à Dublin
Arthur Guinness II 1768-1855 Mécanisation, exportation vers la Grande-Bretagne, entrée dans le monde bancaire
Benjamin Lee Guinness 1798-1868 Première fortune d’Irlande et mécénat public, dont la cathédrale Saint-Patrick
Edward Cecil Guinness 1847-1927 Introduction en Bourse, titres nobiliaires jusqu’au comté, trusts de logement
Que peut-on encore voir aujourd’hui de l’héritage des Guinness ?

Trois traces principales, toutes à ciel ouvert. À Dublin, la cathédrale Saint-Patrick, restaurée aux frais de Benjamin Lee Guinness, et les immeubles de l’Iveagh Trust autour de Bull Alley, qui logent toujours des habitants. À Londres, les ensembles bâtis par le Guinness Trust à partir de 1890, dont plusieurs sont encore en service et gérés par un bailleur social qui porte ce nom. Le site brassicole de St James’s Gate, lui, appartient désormais au groupe Diageo.

Pourquoi les montants d’époque ne sont-ils jamais convertis en euros actuels ?

Parce que ces conversions sont trompeuses sur une durée aussi longue. Un montant de 1886 ou de 1927 ne se traduit pas par une simple règle de trois : la structure des prix, des salaires et du patrimoine a trop changé, et selon l’indice retenu le résultat varie du simple au décuple. Les chiffres spectaculaires qui circulent sur la succession d’Edward Cecil relèvent de ce défaut. Il vaut mieux lire une somme dans son contexte que la convertir.

Comment la famille a-t-elle perdu le contrôle de la brasserie ?

Par dilution, pas par vente. La participation familiale, encore d’environ vingt-cinq pour cent à la fin des années 1970, a été fortement réduite par l’émission de titres nouveaux servant à financer le rachat du groupe Distillers en 1986, jusqu’à passer sous les deux pour cent. La direction opérationnelle était déjà sortie de la famille en 1983. La fusion de décembre 1997 avec Grand Metropolitan, qui a donné naissance à Diageo, n’a fait qu’entériner cette situation.

La série House of Guinness raconte-t-elle des faits réels ?

Elle part de faits réels et les met en scène librement. La mort de Benjamin Lee Guinness en 1868, l’existence de ses quatre enfants et les tensions de l’Irlande de l’époque sont documentées. En revanche, les dialogues, les caractères prêtés aux personnages et une partie des rebondissements sont écrits pour la fiction. C’est un drame historique, pas un documentaire : ce qui s’y passe ne peut pas être attribué tel quel aux personnes qui ont existé.

L’histoire des Guinness n’est ni celle d’une fortune tombée du ciel, ni celle d’une famille maudite : c’est celle d’un actif bien tenu, transmis quatre fois de suite sans être dilapidé, jusqu’au jour où la marque a survécu à ceux qui lui ont donné leur nom.